Jamal Khashoggi : Une boite noire du renseignement saoudien à la dérive

Jamal Khashoggi : Une boite noire du renseignement saoudien à la dérive

Situation inédite : une boite noire du renseignement saoudien s’est détachée de l’embarcation, et elle s’est mise à dériver

LEAH MILLIS / REUTERS

Pourquoi parle-t-on plus de Khashoggi que du Yémen?”, se demande l’éditorialiste du Soir de Bruxelles Badouin Loos? Cela tiendrait au scénario de la mise à mort d’un journaliste vaguement opposant, de l’exploitation de l’évènement sous forme de feuilleton par les autorités turques, et de l’ambiguïté d’un personnage à cheval entre l’intellectuel, l’homme de cour et le comploteur.

Courrier International tente, dans la même veine, une explication selon laquelle Jamel Khashoggi serait un contre modèle, modéré et raisonnable, ouvert sur le monde, « un visage raisonnable » de l’Arabie Saoudite, à opposer au modèle saoudien classique fait d’autoritarisme, de brutalité et de despotisme. Il aurait pu représenter un modèle alternatif face à “un homme cruel, immature, impulsif, aveuglé par ses obsessions ”, un prince adossé aux premières réserves pétrolières du monde, et qui pense que son acte de naissance et sa fortune lui donnent un pouvoir sans limites. La mort de Kashoggi serait un ”choc pour les intellectuels du Golfe”, selon Courrier International.

S’il est inutile de revenir sur les aspects les plus médiatisés de cette affaire, comme la “sauvagerie” de l’exécution, l’amateurisme des meurtriers et l’impact désastreux sur le pouvoir saoudien, quatre points méritent cependant d’être repris dans le détail. Avec, en premier lieu, l’exploitation aussi macabre que judicieuse de meurtre par Ankara dans sa rivalité avec Ryadh.

Le président turc Recep Tayeb Erdogan est monté en première ligne pour exploiter à fond cette opportunité. Aspirant à devenir le leader de l’islam sunnite sous la bannière des Frères Musulmans, il a habilement joué à discréditer ses rivaux wahabites et leur islam d’un autre temps.

Cela lui a permis de faire oublier le côté despotique de son régime. Pourtant, les faits sont évidents. Ankara ne se contente pas de surveiller ses propres citoyens. Elle espionne aussi, méthodiquement, les chancelleries et bâtiments consulaires sur son territoire. La nature des révélations et le rythme auquel elles étaient distillées révèlent que les renseignements turcs avaient une sorte de contrôle total de ce qui se passait à l’intérieur du consulat d’Arabie Saoudite à Istanbul.

C’est également Ankara qui a révélé le voyage éclair effectué en Turquie par une équipe d’une quinzaine de personnes chargée de cette mission macabre. Au total, 18 personnes ont été arrêtées en Arabie Saoudite pour leur participation au meurtre, selon Ryadh. La composition de cette mission, le nombre de personnes impliquées, le mode opératoire utilisé, laissent perplexe.

L’amateurisme, avéré dans la gestion de l’après crise, n’explique pas tout. L’arrogance, le sentiment d’impunité, non plus. On n’envoie pas autant d’hommes, on ne déploie pas autant de moyens, de manière aussi visible, presque ostentatoire, pour assassiner un opposant. D’autant plus que la victime était une star en Arabie Saoudite, avant de devenir éditorialiste dans le journal le plus influent du monde, le Washington Post, et que l’opération devait se dérouler en territoire particulièrement hostile.

Sans nier la brutalité d’un système où les institutions n’existent pas, et où le concept de justice indépendante n’a pas cours, le mode opératoire renvoie à d’autres hypothèses. Avec cette crise qui était visé ? Le journaliste ? Peu probable. L’opposant ? Guère convaincant. Les Saoudiens ont d’autres méthodes.

Reste l’homme du renseignement qu’il était devenu, après avoir été l’héritier d’une “grande famille”. Le grand-père de Jamel Khashoggi était le médecin de Abdelaziz Ibn Séoud, fondateur de l’Arabie Saoudite ; son oncle Adnane un marchand d’armes célèbre ; Doodi El-Fayed, le compagnon égyptien de la princesse Diana, mort avec elle dans un accident de voiture à Paris, était un cousin. Un monde très sélect, qu’il a complété en devenant une sorte de boîte noire du renseignement saoudien.

Après avoir participé activement à la structuration de l’islamisme armée en Afghanistan, il était resté l’un des derniers contacts officieux des renseignements saoudiens avec Oussama Ben Laden. Il était un proche du prince Turki, ancien patron des services de renseignements saoudiens, qu’il a accompagné dans les ambassades saoudiennes de Londres et Washington. Il a été associé, de près ou de loin, aux grandes campagnes saoudiennes, en Irak, en Syrie et ailleurs. Il ne s’en cachait pas. Il était, aussi, en relation étroite avec l’égyptien Mohamed El-Baradei, le “musulman” de service chargé de prouver que l’Iran voulait se doter de l’arme atomique.

Maturité politique ? Evolution intellectuelle ? Conflit avec le nouveau maitre de Ryadh ? Fidélité aux anciens maitres de l’Arabie saoudite ? Toujours est-il que Jamel Kashoggi a pris ses distances avec le nouveau pouvoir saoudien. Ce qui a débouché sur une situation inédite : une boite noire du renseignement saoudien s’est détachée de l’embarcation, et elle s’est mise à dériver. Elle a amarré dans un premier chez l’ancien partenaire américain. Jusqu’à quand ? Ne risquait-elle pas d’être récupérée par le grand rival turc, dont Jamel Kashoggi était sur le point d’épouser une ressortissante ?

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