«Un être humain vaut beaucoup plus que ses diplômes et je veux rester toute ma vie un élève. »

Nous avons besoin d’une élite scientifique nobelisable
par Chems Eddine Chitour*

«Un être humain vaut beaucoup plus que ses diplômes et je veux rester toute ma vie une élève. » Rigoberta Menchú Tum, Prix Nobel de la Paix 1992.

Cette contribution se veut un plaidoyer pour la science, pour le savoir, pour l’élite, et pour la nécessité de s’inscrire dans la dynamique mondiale de l’excellence dont la meilleure preuve nous est donnée par l’octroi de Prix Nobel, de médaille Fields et, en définitive, de respect pour l’aristocratie du neurone qui est la seule à permettre à un pays qui se respecte à aller vers l’essentiel : le savoir, la rationalité. Je veux témoigner en dehors de tout parti pris, ni prosélytisme, que l’islam bien compris, c’est-à-dire un islam tourné vers l’avenir plutôt que je veux prendre exemple de trois pays musulmans asiatiques qui ont compris que seul le savoir peut leur permettre de se développer et d’avoir une place respectable dans le concert des nations. Je citerai aussi l’élite expatriée chinoise et de la diplomatie scientifique dans laquelle l’Algérie est totalement absente

La science musulmane ignorée en Occident

C’est un fait que la doxa occidentale martèle un récit où l’apport de la civilisation musulmane est totalement nié. Aussi bien les scientifiques que la plupart des historiens qui, d’une façon révisionniste, arriment la civilisation occidentale actuelle à la civilisation grecque qu’ils intronisent «mère des civilisations». Cependant, les historiens honnêtes nous apprennent que les savants et les hommes de culture se sont abreuvés à la science mésopotamienne. Il en est ainsi d’Homère et d’Hérodote. Du point de vue science, jusqu’au XVIe siècle l’Eglise ne jurait que par le traité de Ptolémée, qui place l’humanité au centre de l’Univers. Ce modèle arrange l’Eglise qui y voit une juste interprétation des Saintes Ecritures. Le drame arrive avec Copernic qui dit que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil et non l’inverse. Son manuscrit De Revolutionibus Orbium Coelestium (« Des révolutions des sphères célestes »), publié en 1543, sera censuré, et ceci jusqu’en 1835 !

On le voit, la science occidentale ignore délibérément les œuvres précédentes de l’astronomie indienne, des savants perses comme Nasr Edine al Tuzi et des savants musulmans. L’observatoire de Al Tuzi à Maragha existe toujours. Ce savant est avec Omar Khayam l’auteur du calendrier perse, toujours en vigueur en Iran. Des astronomes indiens comme Âryabhata ou Bhâskara II au XIIe ont développé des modèles héliocentriques de l’Univers. Les travaux d’Âryabhata ayant été traduits en arabe au VIII siècle et en latin au XIIIie, il n’est pas exclu qu’ils aient influencé Copernic. Certains astronomes musulmans ont élaboré des modèles héliocentriques, à l’instar de l’astronome perse Nasir ad-Din at-Tusi qui publia, dans son ouvrage Zij-i ilkhani (Tables ilkhaniennes), un ensemble de tables de calcul des positions planétaires particulièrement avancé pour le XIIe siècle. Avant lui, 500 ans avant Copernic, Al-Bîrûnî dans son canon d’astronomie (al-Qanûn al-Mas’ûdi parle lui aussi du mouvement de la Terre autour du Soleil.

La Malaisie mise sur l’économie de la connaissance

Même si globalement le monde musulman est en retard scientifiquement, il existe des exceptions de réussite de pays musulmans qui privilégient la science à marche forcée. La Malaisie est un petit pays prospère au cœur de l’Asie du Sud-Est. La Malaisie moderne a une population de 27 millions d’habitants et est multiethnique. Elle est aussi multiculturelle, multilingue. La religion d’État est l’islam du courant sunnite. La Malaisie compte parmi les pays d’Asie du Sud-Est à croissance rapide qu’un rattrapage économique dans les dernières décennies du XXe siècle a rapprochés des pays industrialisés (…) C’est dans les années 1990 que le Tigre Malaisie est apparu dans toute sa vigueur au sein du développement régional. La Malaisie semble devoir en faire partie, comme elle faisait partie des marchés financiers émergents des années 1990 (..)En parité de pouvoir d’achat, le PIB par habitant a été de 29.041 dollars en 2017, elle était classée 49ème par le FMI»(1)

La Malaisie est passée d’une forte dépendance aux exportations de produits bruts (décennies 1960 et 1970) à une croissance alimentée par les investissements étrangers dans l’industrie manufacturière (décennies 1980 et 1990) puis à la promotion de l’économie de la connaissance et de l’innovation (depuis 2000). Dans la réussite malaisienne, l’étude souligne le rôle d’une stratégie cohérente engagée en 1991, lorsque le Premier ministre Mahatir a lancé Wawasan 2020 (Vision 2020), un plan ambitieux avec l’objectif de transformer la Malaisie en un pays totalement développé selon les critères internationaux à l’horizon 2020 et d’établir «une société qui ne soit pas seulement consommatrice de technologie, mais également contributrice à la civilisation scientifique et technologique du futur. De 1970 à 2000, le secteur de l’éducation a représenté en moyenne 17% du total des dépenses publiques et 5% du PIB. Dans les années 1990, le système éducatif malaisien a connu une profonde transformation. L’ouverture de l’enseignement supérieur aux universités privées et étrangères a conduit à une augmentation rapide du nombre d’étudiants (+37,6% entre 2000 et 2003). En 2005, près de 650.000 étudiants étaient inscrits dans l’enseignement supérieur, soit 29,9% des 18-24 ans. Parmi les universités étrangères qui ont établi des campus en Malaisie citons l’université Monash (Australie), l’université de Nottingham (Royaume-Uni)… La Malaisie accueille dorénavant des étudiants du monde entier. En 2008, on comptait 70.000 étudiants. Le gouvernement poursuit l’objectif de «transformer la Malaisie en hub global de l’excellence en matière d’éducation et en exportateur net d’enseignement supérieur. L’étude attire par ailleurs l’attention sur le rôle prééminent des femmes dans la société malaisienne. Elles sont deux fois plus nombreuses parmi les diplômés de l’enseignement supérieur»(2)

Le Pakistan : le pays du Nobel de physique

Le deuxième pays musulman qui mise aussi sur le savoir est le Pakistan. La première politique informatique et stratégie de mise en œuvre a été approuvée sous la direction du professeur Atta-ur-Rahman FRS, alors ministre fédéral des Sciences et de la Technologie, qui a jeté les bases du développement de ce secteur.

Atta-ur-Rahman, chimiste organique, a été élu membre de la Royal Society (Londres) en 2006. Les contributions du professeur Atta-ur-Rahman pour élever la science et l’enseignement supérieur au Pakistan ont été reconnues internationalement et un hommage a été rendu à la revue scientifique mondiale Nature, qui l’a qualifié de «force de la nature». Citons parmi les éminents spécialistes Abdul Qadeer Khan. Nné en 1936, Khan devient ingénieur à l’université de Karachi. Élève doué, Abdul Qadeer reçoit une bourse, en 1960, pour aller étudier à Berlin-Ouest, avant d’obtenir le diplôme de doctorat de l’université catholique de Louvain (Belgique). En 1974 Abdul Qadeer Khan rentre au Pakistan, il a créé un centre de recherche et de production d’uranium enrichi à Kahuta, à proximité d’Islamabad. Il dirige le programme nucléaire pakistanais pour acquérir la bombe atomique, en créant le Khan Research Laboratories (KRL). En mai 1998, le Pakistan procède à six essais nucléaires. À la suite du premier essai nucléaire pakistanais, il est considéré comme un véritable héros national au Pakistan. En occident il est considéré comme quelqu’un qui essaie de mettre la technologie atomique à la disposition des pays. Le Dr Khan est populaire au Pakistan il fait l’éloge de l’éducation scientifique.

Quant au physicien Abdou Salem, lauréat du prix Nobel de physique en 1979, son aura est connue. «Il est né le 29 janvier 1926 à Jhang Sadar. Il étudie au Government College à Lahore. Il décroche en 1952 un doctorat en mathématiques et en physique de l’université de Cambridge. Puis en 1957, est professeur de physique théorique à l’Imperial College de Londres. En 1964, il devient directeur du Centre international de physique théorique de Trieste. Cette même année, il est lauréat de la médaille Hughes. Durant les années 1960, Abdou Salam joue un rôle important dans l’établissement de la Pakistan Atomic Energy Commission (PAEC), l’agence de recherche nucléaire du Pakistan, et de la Space and Upper Atmosphere Research, l’agence spatiale pakistanaise, créée en 1961 dont il est le premier directeur. Il participe aussi à la création de cinq écoles supérieures des sciences afin d’améliorer l’éducation scientifique au Pakistan. En 1959, il devient le plus jeune membre de la Royal Society à l’âge de 33 ans. (…) Abdou Salam était un fervent musulman, et membre de la communauté ahmadiste, et voyait sa foi comme faisant partie intégrante de son travail scientifique. Il écrivit : « Le Saint Coran nous encourage à refléter les vérités des lois de la nature créées par Allah ; cependant, que notre génération ait eu le privilège d’apercevoir une partie de Son Dessein est une récompense et une grâce pour laquelle je présente mes remerciements avec mon humble cœur». Pendant son discours pour la réception du prix Nobel de physique, Abdus Salam cita un passage du Coran (Sourate 67, 3-4) puis déclara, à propos de la citation en question: «Ceci, en pratique, est la foi de tous les physiciens ; plus profond nous cherchons, plus grand est notre étonnement, plus grand est notre émerveillement pour ce que nous contemplons»(3)

Abdou Salam fut commémoré par la communauté scientifique pakistanaise, dont nombre de ses anciens étudiants. Ils ont été nombreux à témoigner de leur expérience d’élève, dont Ghulam Murtaza, professeur de physique plasma au Government College University de Lahore :«Quand le Dr. Salam donnait un cours, le hall était plein et même si le sujet était la physique des particules, son style et son éloquence étaient tels qu’il semblait discuter littérature. Quand il avait fini son cours, les auditeurs explosaient souvent d’applaudissements spontanés et lui donnaient une ovation debout. (…) Ishfaq Ahmad, professeur de physique nucléaire à l’université Quaid-i-Azam, se souvient que le « Dr. Abdus Salam était responsable de l’envoi de près de 500 physiciens, mathématiciens et scientifiques du Pakistan pour des Ph.D. dans les meilleures institutions des États-Unis et du Royaume-Uni»(3)

Parmi les autres scientifiques de renommée internationale surtout dans le domaine technologique, Tasneem Zehra est une physicienne théorique pakistanaise. Elle a représenté le Pakistan à la Réunion des Lauréats du prix Nobel à Lindau, en Allemagne et a dirigé l’équipe du Pakistan, pour l’Année Mondiale de la Physique (WYP) à la Conférence de Lancement à Paris. En 2013 le gagnant du Prix UNESCO Avicenne d’éthique scientifique 2015 est le professeur pakistanais spécialisé en biotechnologie et bioéthicien Zabta Khan Shinwari sur les recommandations d’un jury international indépendant de scientifiques et d’éthiciens. Le jury a souligné que le professeur Shinwari pourrait être «un modèle» dans le domaine de l’éthique des sciences. Le prix, qui comprend un diplôme, une médaille d’or à l’effigie d’Avicenne et une somme de 10.000 dollars des Etats-Unis d’Amérique.

L’Iran : Le pays du Nobel de mathématiques

Le troisième pays qui investi massivement sur la science, la technologie et les mathématiques est l’Iran. La performance des universités n’est pas interne ou locale, elle est internationale. Selon les relations publiques du centre iranien de recherches scientifiques et technologiques des informations, le classement dit de «Shanghai» qui compare les universités selon les performances académiques, a publié en 2017 le nom de 12 universités iraniennes. Selon ce classement, l’université Azad de Téhéran (20 fois), l’université de Téhéran (16 fois), l’université Amir Kabir (11 fois), l’université Sharif (11 fois), l’université, la science et l’industrie (10 fois), l’université Modarres (9 fois), l’université d’Esfahan (8 fois), les universités de Mashhad, Tabriz, l’université des sciences médicales de Téhéran, (chacune 4 fois), l’université Noshirvani de Babol, l’université des sciences médicales de Shahid Beheshti (1 fois) sont mentionnées sur la liste des meilleures institutions dans 52 domaines».(4)

Un retentissement important et mérité l’a été quand la jeune brillante mathématicienne Myriam Mirzakhani a décroché le graal, la médaille Fields des mathématiques, équivalent du Prix Nobel des mathématiques. Sa réaction publié sur le site de Stanford lors de l’attribution de la distinction mérite d’être rapportée. «C’est un grand honneur. Je serais contente si cela encourage de jeunes scientifiques et mathématiciennes. Je suis sûre qu’il y aura de nombreuses autres femmes qui remporteront ce genre de récompenses dans les années à venir.» «Je crois que beaucoup d’étudiants n’accordent pas assez de chance aux mathématiques. Je peux comprendre que sans l’excitation, les mathématiques peuvent sembler inutiles et froides. Leur beauté ne se dévoile qu’à leurs disciples les plus patients.»

Une nation scientifique et technologique qui mise sur le savoir

Le mérite de l’Iran c’est d’avoir compris l’importance de la connaissance, notamment celle des disciplines scientifiques et technologiques. Ainsi, pour accéder à l’année préparatoire nécessaire pour passer les examens d’entrée dans l’université publique les élèves doivent avoir une moyenne supérieure à 14 à l’examen correspondant au baccalauréat. L’existence de concours à l’entrée de l’université publique en Iran montre l’élitisme de l’enseignement supérieur iranien. «Le taux d’alphabétisation était de moins de 50 pour cent (avant la Révolution islamique) il est maintenant de plus de 86 pour cent». En 1979, le nombre d’étudiants s’élevait à 176.000 tandis qu’il atteignait les 3.572.000 en 2008. En 1979, seulement 398 articles avaient été publiés. Plus de 20.000 en 2008. «Forget Harvard – One of the world’s best undergraduate colleges is in Iran», c’est le titre d’un article d’Afshin Molavi publié dans Newsweek le 18 août 2008. On y relève quelques éléments aussi intéressants que… surprenants! En 2003, surprise des responsables du département d’«Electronical Engineering» de l’université de Stanford, qui constatent que les meilleurs étudiants aux difficiles épreuves d’admission à leur cycle Ph.D. proviennent d’un même pays et d’un même établissement: la Sharif University of Science and Technology en Iran»(5)

«

Sharif dispense, selon de nombreux spécialistes, l’un des meilleurs programmes «undergraduate» (niveau licence) du monde en electronical engineering, en compétition avec le MIT, Caltech, Stanford, Tsinghua et Cambridge. Les parents privilégient, s’agissant de l’orientation scolaire de leurs enfants, les formations d’ingénieurs et la médecine aux autres disciplines.

Une sélection rigoureuse: chaque année 1.500.000 lycéens passent un examen d’entrée à l’Université, 10% d’entre eux s’orientent vers les universités publiques les plus prestigieuses et 1% parmi les plus brillants, vers les institutions scientifiques telles que Sharif. Un excellent corps enseignant scientifique. Priorité donnée aux sciences dans les programmes des lycées. Un succès certes surprenant, mais qui -c’est certain- ne doit rien au hasard(4)

L’excellence en mathématiques

Justement, pour parler de mathématiques, l’octroi de la médaille Fields lors du Congrès de mathématiques à Séoul en août 2014 à Maryam Mirzakhani fut une première. Pour la première fois la lauréate est une femme, une musulmane, une jeune dame de 37 ans! «Myriam Mirzakhani fut élève au lycée Farzanegan de Téhéran. Après avoir un premier diplôme à Sharif, elle part à Harvard où elle obtient un doctorat. Elle enseigne à Stanford. «Déjà à 21 ans, la jeune prodige s’était distinguée comme une scientifique prometteuse. En 1994, elle est la première fille iranienne médaillée d’or aux Olympiades internationales de mathématiques (IMO). L’année suivante, elle obtient la note parfaite: 42 sur 42, et finit numéro un mondial. (..)»(6)

On le voit, il n’y a pas de miracle, il n’y a que l’excellence qui va prévaloir ! Pas de massification, pas de démagogie, l’élite à tout prix. «Le travail intense de sélection et de préparation ainsi que le talent des élèves iraniens finiront par payer. En 1998, l’Iran termine premier aux Olympiades devant les Etats-Unis. Pour étudier à l’université Sharif de Téhéran, il faut finir parmi les cent premiers sur environ un million de participants. La compétition incessante est organisée depuis le collège et jusqu’à l’université. Selon le quotidien Shargh, 76% des Iraniens médaillés dans les Olympiades en mathématiques, entre 1993 et 2013, se trouvent actuellement dans les plus grandes universités américaines(.)»(4)

Qui dit science, dit compétence et défense du pays sur des critères rationnels. Quand les scientifiques iraniens ont pu intercepté un drone de la dernière génération qui espionnait sa frontière, cela ne fut pas évident. Les scientifiques purent prendre les commandes de l’engin et même neutraliser le programme d’autodestruction dont il était muni. C’est une prouesse que de le faire atterrir sans casse et naturellement l’examiner sous toutes les coutures pour en fabriquer de plus performant. «Selon le Global Security (organe du Pentagone), l’armée de terre iranienne est la sixième armée du monde, capable de construire des répliques des chars Leclerc…L’armée de l’air iranienne est, quant à elle, capable de construire des avions de chasse type F4 et des F5, et des F-17. On sait que l´Iran a la capacité de produire ces missiles à très grande échelle. «De nos jours, l´Iran est une puissance technologique. L’avion de combat, entièrement conçu et fabriqué par les ingénieurs iraniens, a effectué, avec succès, son premier vol-test, en présence du ministre de la Défense à Ispahan, a rapporté FarsNews. Cet avion de combat baptisé «Azarakhsh» (la foudre) est le deuxième. Le premier du nom est baptisé «Saegheh» (l’éclair).»(7)

Les données objectives sur l’avance scientifique de l’Iran a de quoi surprendre. C’est aussi une nation du club fermé de l’espace. Avec ses fusées, l’Iran place ses satellites. Byshlomo Maital nous en parle: «Le chef du renseignement militaire, Herzl Halevi, lors d’une conférence inhabituelle, prononcée le 29 octobre dernier à l’Institut de gestion de Tel-Aviv, le général déclarait: «Une guerre technologique. Nos ingénieurs livrent actuellement bataille contre les ingénieurs iraniens, et cette lutte prend de plus en plus d’ampleur». L’Iran tend à gagner du terrain. Depuis la révolution de 1979, le nombre d’universités et d’étudiants s’est multiplié par 20 au pays des mollahs, comparé à 3,5 pour Israël. En d’autres termes, dans cette guerre technologique, Israël est en perte de vitesse». Deux rapports, publiés par l’Institut S. Neaman du Technion à Haïfa, montrent qu’en Israël, au cours de la dernière décennie, la proportion d’étudiants dans les matières scientifiques et technologiques est restée constante, alors qu’en Iran, elle a doublé sur la même période, et atteint deux millions d’étudiants au total. Entre 2007 et 2014, le nombre d’universités israéliennes classées parmi les 100 premières au niveau scientifique est tombé de quatre à trois, alors que l’Iran a réussi à placer une université dans le top 100 pour la première fois. Selon les données de Thomson-Reuters, l’Iran possède la plus forte croissance en matière de publication scientifiques. Autre preuve de la montée en puissance en décembre 2013, elle est parvenue à envoyer un singe nommé Fargam («de bon augure» en perse) en orbite, et à le ramener sans encombre sur la Terre.»(8)

«Paradoxalement, les sanctions économi ques imposées à Téhéran par l’Occident semblent avoir eu un impact majeur sur l’essor de la science en Iran. Selon le rapport scientifique, A l’horizon 2030, que vient de publier l’Unesco, «les sanctions […] ont accéléré le passage d’une économie fondée sur les ressources à une économie du savoir, en forçant les décideurs à regarder au-delà des industries extractives, et à se tourner vers le capital humain du pays pour créer des richesses». Entre 2006 et 2011, le nombre d’entreprises menant des activités de recherche et développement a plus que doublé. Selon ce même rapport, l’Iran se classe septième au niveau mondial pour le volume d’articles scientifiques publiés dans le domaine de la nanotechnologie. En deux ans de mandat, le président iranien Hassan Rohani a constitué un cabinet formé d’une majorité de technocrates, tous titulaires d’un doctorat». «(…) En Occident, on aime bien se moquer des ayatollahs chiites iraniens. Notamment du leader de la République islamique, l’ayatollah Sayyid Ali Khamenei. Seulement celui-ci a décrété que l’Iran allait se transformer en une grande puissance scientifique, et son livre The Bliss of knowledge (la bénédiction du savoir) sert de feuille de route pour atteindre cet objectif. (…) En Iran, il n’y a aucune contradiction entre la science, la technologie et la religion, au contraire. Les leaders religieux estiment que l’islam est en faveur de la science. L’ayatollah Mohammad Khatami a publié en 2005, lorsqu’il était au pouvoir, sa vision pour les vingt ans à venir. Selon lui, l’Iran devait se muer en une nation dont l’économie serait basée sur le savoir plutôt que sur le pétrole. (…)»(8)

«Les universités iraniennes qui ne figuraient pas parmi les 500 meilleures universités du monde, selon le classement de Shanghai, apparaissent aujourd’hui parmi les 100-200 meilleurs établissements supérieurs en matière de sciences et d’ingénierie. L’un des indicateurs les plus intéressants est celui des Olympiades scientifiques. L’Iran attache une grande importance à cette compétition. Khamenei lui-même a rencontré les candidats iraniens. (…) Les Olympiades internationales en sciences comparent les performances d’équipes de quatre à six lycéens surdoués de différents pays, dans diverses disciplines: mathématiques, physique, chimie et biologie. Si nous prenons, par exemple, le classement d’Israël, de l’Iran et de la Turquie lors des Olympiades de mathématiques en 2015, les six candidats iraniens ont remporté la 7e place sur 104 pays, avec trois médailles d’or, deux médailles d’argent et une de bronze. Les six candidats turcs ont obtenu la 20e place, avec cinq médailles d’or, tandis que Israël ne s’est classée que 40e avec une médaille d’or»(8)

L’Iran est l’un des rares pays à avoir «produit» deux médailles Fields, deux «Prix Nobel» de mathématiques. Après Myriam Mizakahani, professeur à Princeton, un météore des mathématiques -mère de toutes les sciences-, disparue prématurément, une année après c’est autour d’un autre Iranien. En effet, le lauréat 2018 est Caucher Birkar, un mathématicien iranien né en juillet 1978 à Marivan (Iran). Il est le contributeur principal de la géométrie birationnelle moderne. Il est professeur à l’université de Cambridge. Il a étudié les mathématiques à l’université de Téhéran où il obtient une licence. Il déclare cette récompense comme un aboutissement de ses rêves d’adolescent «lorsqu’il regardait les portraits des médaillés Fields sur les murs de son club de maths à Téhéran».

La diplomatie scientifique en action : la voie royale pour le savoir universel

Quand il s’agit de sciences il n’y a pas d’états d’âme ou de politique politicienne, voire de diplomatie, sans perspective si ce n’est celle de s’installer dans les temps morts. Beaucoup de scientifiques appartenant à des pays en principe en guerre montrent à contrario que la science est un puissant stimulant pour le développement. Ainsi, l’initiative de la construction d’un accélérateur de particules en Jordanie a permis de fédérer les compétences de plusieurs pays.

Nous lisons la contribution suivante : «Des scientifiques israéliens seraient en train de participer avec des collègues du Pakistan, de l’Iran, de l’Egypte et de la Jordanie à un projet de 100 millions de dollars pour développer le nouvel accélérateur de particules du Moyen-Orient. Les membres de Sesame sont l’Iran, le Pakistan, Israël, la Turquie, Chypre, l’Egypte, l’Autorité palestinienne, la Jordanie et Bahreïn. Un groupe au sein duquel un malaise diplomatique existe : l’Iran et le Pakistan ne reconnaissent pas Israël tandis que la Turquie ne reconnaît pas Chypre. Le but de Sesame est de «favoriser l’excellence scientifique et technologique dans le Moyen-Orient et les pays voisins» et prévenir ou inverser la fuite des cerveaux régionaux. Il vise également à construire des «ponts scientifiques et culturels entre diverses sociétés et contribuer à une culture de la paix par la coopération internationale dans la science»(9)

«Utiliser la science pour rapprocher des pays ennemis: c’est l’objectif de SESAME. Mais ce 11 janvier 2017, c’est une lueur moins ordinaire qui a jailli dans un faubourg de la capitale jordanienne, ouvrant même tout le Moyen-Orient à une nouvelle source de lumière: celle d’un synchrotron. Dans la salle de contrôle, un technicien jordanien explique à un chimiste israélien les subtilités de la machine. Plus loin, un professeur pakistanais, longue barbe noire taillée au carré, écoute la responsable égyptienne Gihan Kamel, voilée. Pour cette quatorzième «réunion des utilisateurs» de SESAME (acronyme anglais pour Synchrotron-light for Experimental Science and Applications in the Middle East)»(10)

«Lors d’une présentation des meilleures façons d’exploiter le potentiel du synchrotron, menée par Roy Beck-Barkai, biophysicien de l’Université de Tel-Aviv, l’assemblée constituée surtout de jeunes chercheurs arabes écoute attentivement. «Il y a 10 ans, beaucoup auraient quitté la salle simplement à cause de la nationalité de l’orateur, confie Gihan Kamel. C’est la concrétisation de notre communauté de vision» (…) Gihan Kamel, elle, souhaite utiliser l’infrarouge de l’instrument pour améliorer les biopsies mammaires. Et le Pakistanais Muhammad Imran veut trouver comment fabriquer des molécules pharmacologiques ayant des effets secondaires moindres. Enfin, le Palestinien Ahmad Bassalat va exploiter la machine pour traquer la présence de microbes dans l’eau de consommation. Du côté iranien, on voit ce projet d’un très bon œil. Mahmoud Tabrizchi, chimiste à l’Université d’Ispahan, estime que SESAME a eu un effet de levier dans son propre pays, «en stimulant la construction de notre propre synchrotron, à 100 km de Téhéran. Dans quelle mesure ces scientifiques estiment-ils que SESAME contribue aussi à l’établissement d’une paix? «J’y crois, même si cela prendra du temps», affirme l’Iranienne Maedeh Darzi, jeune chercheuse en archéométrie qui travaille avec l’Israélien Jan Gunneweg, il a déjà valeur de paix»(10)

La science en Chine : les Nobel au service de la puissance de la Chine

Qui n’a pas entendu de l’excellence de la science en Chine ? Marc Gerbie nous raconte comment les élites formés à l’étranger reviennent au pays. «En novembre 1957 le roi de Suède remettait le prix Nobel de physique à deux savants américains d’origine chinoise qui, une fois la cérémonie terminée, s’envolaient pour la Chine. Nous lisons cette contribution de Marc Gilbert : «Le docteur Li et de son ami, le docteur Yang, assuraient Robert Oppenheimer de leur amitié et de leur reconnaissance et lui annonçaient que, leur pays ayant un besoin urgent d’hommes de science, ils estimaient de leur devoir de retourner dans leur patrie. Ils n’y arrivèrent pas. Des hommes de la C.I.A. s’assurèrent discrètement de leurs personnes et les «raccompagnèrent» aux Etats-Unis. D’autres ont eu plus de chance. Sur les 25 physiciens qui appartiennent aux organes directeurs de l’académie des Sciences de Pékin, 13 sont revenus des Etats-Unis, 7 de Grande-Bretagne, 3 de France et 1 d’Allemagne. «Père» de la bombe chinoise, Tsien San-tsiang, a deux adjoints directs. L’un, le professeur Cha Tsung-yao, a longtemps travaillé aux U.S.A. On estime que, de 1955 à 1960, période du «recrutement» le plus intensif, plus de deux mille savants d’origine chinoise regagnèrent leur pays. Deux cents d’entre eux avaient ce qu’on appelle la classe internationale. L’un des plus célèbres, le docteur Chien Hsueh-chang, est le principal responsable des «industries de pointe». Il est chargé en particulier des questions spatiales, et c’est à lui que revient la mission de doter la Chine de fusées.(…)»(11)

Ce «retour au pays» des savants chinois, si essentiel qu’il soit, n’explique pas seul le formidable «bond en avant» scientifique de la Chine. Pour fabriquer des bombes ou lancer des satellites, il faut une industrie développée, une technologie avancée. Il faut aussi former des milliers de techniciens «secondaires». Aujourd’hui, (en 1966) plus de 100 millions d’enfants vont à l’école et 15 millions de jeunes gens suivent des cours dans les facultés. Il existe une vingtaine d’universités modernes et 848 instituts de recherches placés sous l’autorité de l’académie des Sciences. Selon une étude américaine de la «National Science Foundation», la Chine aura, en 1967, formé un million et demi de spécialistes qualifiés. Aujourd’hui déjà, la technologie et l’industrie militaires occupent à elles seules plus de 150.000 ingénieurs et techniciens et la Chine dispose de 15.000 physiciens encadrés par les savants revenus de l’Ouest ou formés en U.R.S.S. Ses mathématiciens sont excellents. De 1951 à 1962 la Russie a formé dans ses universités et ses instituts 10.000 ingénieurs et techniciens, 11.000 travailleurs qualifiés et 1.000 savants dont plus de 300 sont de tout premier plan. Enfin, (….) professeurs et savants ont, depuis, le droit de sélectionner leurs étudiants et leurs adjoints en fonction de leur seule valeur scientifique. (…) La Chine, dont un des slogans est, «Compter sur ses propres forces», n’a pas fini d’étonner le monde»(11)

Ce texte écrit en 1966 annonçait déjà la démesure chinoise dans tout les domaines notamment aussi dans le domaine scientifique.

Conclusion

Plus près de nous, nous devons prendre exemple sur le Maroc qui a une politique scientifique basée sur l’excellence. On rapporte que le roi Hassan II recevait chaque année à la veille de leur départ en France les élèves de préparatoires pour aller concourir aux grandes écoles en France. Cette année 24 Marocains ont passé le concours d’entrée à Polytechnique. 10 proviennent des classes préparatoires marocaines. Au total ce sont plus de 500 Marocains qui ont intégré Polytechnique Paris. Les ingénieurs formés retournent au pays et sont considérés socialement à la juste valeur de leurs compétences. Il n’est nullement question d’une hiérarchie démentielle comme en Algérie où des footballeurs gagnent en une saison ce que gagne un professeur d’université en une carrière !

En Algérie la technologie est moribonde et la disparition depuis ces années 2000 des bacs maths techniques, la marginalisation des mathématiques (moins de 5%, contre 35% en Allemagne et 25% en Iran fait que nous nous enfonçons inexorablement dans l’irrationnel et la scholastique avec le slogan : «Ne pensez pas, ne réfléchissez pas, copiez et obéissez». Nous avons laminé tout esprit critique à l’enfant. L’Algérie perd sa substance grise. Les cerveaux Algériens captés par l’étranger seraient plus de 500.000 à avoir quitté le pays et obtenu d’autres nationalités entre 1995 et 2012. Oui ! nous avons une élite ! L’expression galvaudée : «Rana oulad tis’at chouhour» «Nous sommes tous des enfants de neuf mois» fait des ravages, car elle bonifie l’ignorance. Le mal est là ; il est plus profond. C’est en fait un débat récurrent entre deux projets de société ; celui nous ramenant au Moyen Age et celui qui veut donner une chance à ce pays à avoir une visibilité dans le concert de nations sans rien abdiquer naturellement de ses repères civilisationnels.

Il serait plus que jamais nécessaire de faire un aggiornamento pour mettre la science, la compétence et la formation de l’élite, quelle que soit la santé financière du pays. Au-delà des efforts actuels rien ne peut se faire avec la massification. Comme l’écrit si bien Jacques Attali, polytechnicien, ancien conseiller du président François Mitterrand, : «L’avenir n’est pas dans les ressources, il est dans les têtes». Les effets d’annonce actuels sont dangereux. Notre avenir ne dépend pas du pétrole, mais de nos neurones. C’est de notre élite que jailliront les futures prix Nobel.

La brillante performance des pays cités ne doit rien au hasard. C’est le respect de la science et la rigueur, chose perdue dans le pays. Jusqu’à quand nous ne comprenons pas qu’il faut faire la place aux légitimités du neurone ? Le monde nous regarde. Prenons exemple sur les pays fascinés par le savoir. L’avenir n’est pas dans une course au pouvoir, mais il faut mettre en place sans tarder un système éducatif en phase avec la marche du monde. C’est un chantier difficile, mais les générations futures seront reconnaissantes de leur avoir indiqué la seul vraie voie qui permet de projeter l’Algérie dans la modernité.

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