L’art de servir

L’art de servir
par M. T. Hamiani

Il suffit d’écouter nos concitoyens pour apprendre que morale et politique ne font pas très bon ménage. Partout, on dénonce la politique. Les hommes politiques seraient, plus ou moins, corrompus. Les scandales, les conflits d’intérêt, les trafics d’influence, les malversations de toutes sortes sont monnaie courante, au sein de la classe politique. Bref, il semblerait que ce soit l’essence de la politique d’être immorale. Et inversement la morale, de son côté, serait pure, innocente, candide, intègre…et nous-mêmes, comme simples citoyens, prendrions, le plus souvent, son parti, nous chercherions le bien, et s’il nous arrivait de tricher, ce serait insignifiant, banal et sans conséquence.

Au fond, lassé d’entendre ces opinions assez fréquentes sur la politique, j’ai proposé ce sujet et souhaité faire le point. Je me suis demandé si cette vision, assez manichéenne, était justifiée.

Après tout, la politique véhicule aussi des valeurs authentiques comme la justice, la solidarité, la fraternité ; et puis nous connaissons, tous, des militants politiques très engagés et qui consacrent leur temps et leur énergie loyalement, à cette cause. Inversement, la morale a connu dans le passé comme dans le présent, des fanatiques de vertu qui ne furent que des prophètes de malheur. Il suffit de citer l’inquisition, plus près de nous le communisme qui au début était animé des meilleures intentions, en voulant réaliser l’égalité parfaite ; mais ce fut, au mépris de la liberté et au prix des goulags. Aujourd’hui, l’intégrisme islamiste veut, aussi, imposer son ordre moral avec les horreurs que l’on connaît.

La morale relève de notre conscience ; elle est éminemment personnelle ; chacun est libre de la mettre en œuvre ou pas. La morale appartient à la sphère privée.

La politique qui est l’art du commandement ou l’art de gouverner la cité, est nécessaire, disait Aristote, pour gérer ce que les citoyens ont en commun dans la cité : leur sécurité à l’intérieur, l’ordre, la prospérité économique, la paix à l’égard des autres cités, la justice et l’instruction des enfants. Tout cela fait partie du bien commun. Pour le gérer, il faut s’imposer, il faut, donc, exercer du pouvoir ; la politique, c’est l’art d’exercer le pouvoir et de le conserver. Dans les démocraties pluralistes, c’est l’art d’organiser la compétition, la plus pacifique possible, pour le pouvoir. C’est l’art de distribuer le pouvoir et de le répartir, dans toutes les strates de la société. C’est l’art d’arbitrer entre tous les pouvoirs : individuel, corporatiste, économique, religieux, etc. pour maintenir la cohésion, donc l’unité nationale. Car le corps social risque, toujours, d’imploser, sous le poids des divisions, des antagonismes, des affrontements entre les individus, les groupes, les classes aux intérêts divergents. Les rapports de force, au sein même de la société civile, doivent être arbitrés par le Pouvoir suprême. La politique doit, à la fois, assurer la coexistence pacifique des citoyens et l’intégrité de la nation.

On constate que dans la sphère morale nous nous sentons, relativement, libres de décider de notre existence, nous pouvons, même, choisir de nous conduire de manière amorale ou immorale, sans sanctions juridiques graves. Dans la sphère politique, nous nous sentons contraints d’obéir aux lois pour satisfaire l’intérêt général, sous peine de sanctions.

L’opposition de l’intérêt particulier (mis en œuvre, éventuellement, par la morale) et de l’intérêt général (exigé par la politique) constitue le nœud du conflit entre morale et politique.

La moralisation de la vie politique commence par le « parler vrai », c’est-à-dire permettre aux citoyens de connaître la réalité de leur pays telle qu’elle est, de l’expliquer, de la comprendre, d’en saisir les mécanismes. C’est aussi, pour le Pouvoir suprême, rendre compte des actions qui ont été conduites, des réussites et des échecs. C’est, de même, dessiner l’avenir, fixer un cap, des objectifs. Cela permet aux citoyens de maîtriser leur existence. Il faut que l’homme politique accepte une parole franche, directe, sans calcul, sans ruse, sans intention cachée, qu’il accepte de s’exposer à la réprobation, ait le courage de se mettre en danger éventuellement. Pour moraliser la vie politique, il faut commencer par réformer et assainir la parole politique.

L’intégrité, la transparence : le citoyen possède un «droit de savoir » : il a un droit de regard sur les parlementaires qui le représentent et sur les gouvernants, pour s’assurer de leur compétence et de leur intégrité.

Le philosophe Emmanuel Kant remarquait que : « l’homme est un animal qui a besoin d’un maître » pour l’obliger à se conduire moralement et selon les lois. Mais, continuait-il, qu’en est-il du maître ?

Après tout, c’est un homme comme les autres, il devrait avoir, lui aussi, au-dessus de lui, un maître pour le contraindre à son tour… C’est vrai que dans l’histoire les maîtres, les responsables politiques se sont souvent considérés, eux-mêmes, comme au-dessus des lois.

Trois remarques nécessitent d’être clarifiées :

– Le danger serait que les simples citoyens que nous sommes s’installent dans une certaine complaisance, une certaine passivité et se soumettent aux perversions de la politique, comme si c’était une fatalité. Nous risquerions alors, de nous désengager et cela pourrait conduire à l’abstentionnisme électoral (déjà important lors des dernières élections).

– Il faut aussi que le droit rende l’immoralité impossible. C’est le rôle des institutions de progresser dans ce sens. Il faudrait que tout le monde trouve son intérêt à moraliser la vie politique : « L’art du politique est de faire en sorte qu’il soit de l’intérêt de chacun d’être vertueux ».

Si, en effet, nous exigeons l’exemplarité morale de nos responsables politiques, il faut commencer par l’appliquer à nous-mêmes. Pour obliger les hommes politiques à devenir exemplaires, il faut que nous le soyons nous-mêmes. On entend, souvent le propos suivant : « nous avons les hommes politiques que nous méritons ».

Bien des dysfonctionnements des sociétés tirent leur origine dans l’immoralité ou l’amoralité des élites dirigeantes qui se reproduisent dans toutes les couches populaires. Les maffias, les économies parallèles, les appels aux fondamentalismes religieux sont, en partie, les conséquences de la perte de confiance, dans les autorités morales censées guider les nations. « Est-ce que la politique est l’art de servir les autres ou c’est le premier des arts et le dernier des métiers ? » comme disait Voltaire.

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