En pleine canicule, mêlés aux toxicomanes, près de 700 réfugiés seuls ou en famille errent à la recherche de nourriture et d’eau dans le nord de Paris en attente de papiers ou de leur statut de réfugiés. La misère à l’état pur face à l’inertie de la Ville et de l’Etat qui se renvoient la balle.

Le scandale de la Porte de la Chapelle

N.R                                                                                                                                                                  En pleine canicule, mêlés aux toxicomanes, près de 700 réfugiés seuls ou en famille errent à la recherche de nourriture et d’eau dans le nord de Paris en attente de papiers ou de leur statut de réfugiés. La misère à l’état pur face à l’inertie de la Ville et de l’Etat qui se renvoient la balle.
À 10h, le thermomètre affiche déjà 31 degrés ce lundi matin. Nous sommes Porte de la Chapelle, au nord de Paris. La ligne de tramway T3b remise à neuf en 2012 traverse le carrefour principal porteuse d’espoirs de développement et de hausse immobilière. À quelques arrêts, les très prisés quartiers de Jules Joffrin et Lamarck, et les puces de Saint-Ouen qui attirent toujours autant de touristes. Entre les deux, la misère digne de bidonvilles.
Près de la sortie du métro, sous un soleil de plomb, une centaine de réfugiés fait la queue pour obtenir un petit-déjeuner. Une brique de jus d’orange, un pain au lait, une compote et un café ou un thé. Il sera pour beaucoup l’unique repas de la journée. « Et ce n’est pas assez. Un petit-déjeuner selon l’Organisation mondiale de la santé, c’est 500 calories. Là, on est à 292 calories et il n’y aura pas de déjeuner ni de dîner pour compléter« , s’exaspère Philippe. Il est l’un des bénévoles de l’association citoyenne « Solidarité migrants Wilson ».
Des voisins du quartier qui en 2015 ont vu affluer en bas de leurs immeubles les premiers réfugiés et se sont organisés pour les nourrir chaque jour. Fin juillet, ils annoncent l’arrêt des distributions de nourriture. La situation était devenue incontrôlable. C’est l’association Aurore, mandatée dans l’urgence par la Ville de Paris qui prend le relais au mois d’août. Les « migrants » mangent à même le sol, réunis le plus souvent par nationalité. Érythréens, Somaliens, Soudanais, Afghans… Ils viennent de différents horizons mais ont tous connu le même sort : fuir.
Tsige a 26 ans. Adossée contre un mur, elle vient de finir son repas. Elle ne parle pas français. C’est Micheal, 27 ans, érythréen lui aussi, qui fera la traduction. « Elle a quitté le pays en 2016 parce qu’elle devait entrer dans l’armée de force. Elle a passé deux mois en Italie et son mari est toujours en Libye. » La jeune femme arrivée en France depuis six jours nous répète qu’elle n’a plus de couches pour sa petite fille de six mois qu’elle tient contre elle. Qu’elle est dans l’attente de l’examen de sa demande d’asile, qu’elle a obtenu une chambre d’hôtel le soir mais qu’il n’y a pas de nourriture sur place. Alors chaque jour, elle revient s’approvisionner Porte de la Chapelle, et chercher un peu de réconfort auprès des autres réfugiés.

Tsige et Aysema

Coincée entre l’Ethiopie et le Soudan, l’Erythrée est l’une des pires dictatures au monde. Ceux qui tentent de la quitter, s’ils échouent, sont condamnés à la mort. Micheal et ses amis ont demandé le statut de réfugiés politiques. En attendant que leur dossier soit étudié par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), chaque soir ils dorment à la rue. Et cela peut durer des mois. « Le matin, les policiers viennent nous réveiller dès six heures. Ils nous disent de nous lever et de partir. » Philippe renchérit : « Certains reçoivent du gaz lacrymogène sur le visage, ils leur volent aussi leurs chaussures pendant qu’ils dorment. Sans compter les tentes et les couvertures qu’on leur offre et qu’ils leur reprennent aussitôt. »
« Le matin, les policiers viennent nous réveiller dès six heures. Ils nous disent de nous lever et de partir. » Philippe renchérit : « Sans compter les tentes et les couvertures qu’on leur offre et qu’ils leur reprennent aussitôt. »
Plus loin, au pied d’un arbre, Khan et Arman, deux Afghans de 20 et 21 ans savourent leur pain au lait. Eux aussi sont passés par l’Italie. « On n’avait pas de douche, pas de nourriture. Ici, c’est bien, on peut manger tous les jours ». Un sourire ne quitte pas leurs lèvres durant toute notre discussion. Même lorsqu’ils nous racontent Nangarhar, la province natale qu’ils ont fuie, la guerre pendant leur enfance, les parents et frères et sœurs réfugiés au Pakistan et les nuits à dormir par terre.

Khan et Arman

Il a 27 ans et a fui la Somalie. Son père était médecin. Il est mort durant la guerre civile somalienne en 1996. Sa mère a fui en Arabie Saoudite avec ses frères et soeurs. Enfant, il est resté avec sa tante. Il a fui en 2015 alors que son village était attaqué par « Chabab » ( mouvement né en 2006 lié à Al-Qaida) . Il est passé par le Soudan et la Libye. Chaque fois il a été emprisonné.

Notre conversation est interrompue par une femme agitée. Elle ne tient pas debout et certains l’aident à s’asseoir pour la calmer. Elle est sous l’emprise du crack. « Vous voyez, on ne sait pas quoi faire avec les toxicomanes. On aimerait bien s’en occuper aussi, mais on ne sait pas comment gérer ce genre de comportement », explique Philippe. C’est l’une des raisons pour lesquelles Solidarité migrants Wilson a poussé un coup de gueule et fermé son local le 31 juillet. Ces dernières semaines, les toxicomanes se mêlent aux migrants. Une cohabitation forcée suite à la fermeture d’un centre qui accueillait les consommateurs, couplée à l’évacuation de la « Colline du crack » au début de l’été. Cela crée des tensions que les habitants du quartier n’arrivent plus à gérer.
« La France n’est pas à la hauteur. Les gens ont faim et soif. On a bataillé pendant des semaines pour avoir ne serait-ce qu’un point d’eau. Ils n’avaient rien prévu avec cette chaleur. Le plan canicule, c’est pour tout le monde mais pas pour les réfugiés. » Un bénévole.
« Ça fait vingt mois qu’on s’occupe de tout le monde. On préparait jusqu’à 700 repas par jour. Mais en ce moment, à la moindre étincelle, tout éclate. On a demandé des agents de sécurité, mais on n’a rien eu. En fermant le local, on veut envoyer un message fort. La France n’est pas à la hauteur. Les gens ont faim et soif. On a bataillé pendant des semaines pour avoir ne serait-ce qu’un point d’eau. Ils n’avaient rien prévu avec cette chaleur alors qu’il suffit de ramener des palettes de bouteilles d’eau. Le plan canicule, c’est pour tout le monde, mais pas pour les réfugiés. »

Seife est éthiopien, il a 26 ans. Sa femme et son enfant ont reçu le statut de réfugié en Allemagne mais pas lui. Il a été obligé de repartir. Il a tenté la Belgique et maintenant la France. Il espère recevoir le statut de réfugié en Europe afin de rester près de sa famille.

À la distribution de l’ONG Aurore, les bouteilles d’eau sont en effet absentes. Tout comme des médecins et des agents pour soigner et informer les réfugiés. Tout au long de la matinée, nous sommes interpellés. Tous pensent que nous sommes bénévoles. « Tu peux appeler l’OFII pour moi s’il-te-plaît ? Ils ne me répondent pas. » « Tu sais où je peux manger ce soir ? » « Pourquoi je dors encore dans la rue ? » Les questions fusent, les réfugiés sont éreintés, dégoûtés, énervés. « Ce pays est raciste. On ne veut pas de nous parce qu’on est noirs. Ils préfèrent nous laisser vivre comme des animaux. Non, pire que des animaux. Eux, au moins, ils ont une maison », lâche sèchement Aymen, un Soudanais d’à peine 24 ans. « Je suis jeune moi, je pourrais faire plein de choses pour ce pays, je peux faire n’importe quel travail. » En attendant, comme tous ici, il erre chaque jour dans la capitale avec pour seul repère le petit-déjeuner de la Porte de la Chapelle.
« Tous les services sont éparpillés dans la ville. Pour chaque document, il faut aller d’un bout à l’autre de Paris. Pour quelqu’un qui n’est pas d’ici, c’est un cauchemar sans fin »
Casquette vissée sur la tête, Sarah, une autre bénévole de Solidarité migrants Wilson surveille. L’association n’a pas « jeté l’éponge« . Elle ne s’occupe plus du petit-déjeuner c’est vrai, mais passe chaque jour sur le camp pour prendre des nouvelles, s’assurer que tout le monde mange, boit, est informé. « Avant, on avait un tableau sur le trottoir avec toutes les informations dont ils ont besoin quand ils arrivent à Paris. Où aller se déclarer, où laisser leurs empreintes, où demander un logement. Maintenant que ce n’est plus nous qui distribuons, ils ont enlevé le tableau, regrette Sarah. Si on est là, on peut leur expliquer. Sinon, ils sont livrés à eux-même, abandonnés. »
Un jeune Afghan nous approche. Il parle anglais et est à Paris depuis la veille au soir. Après avoir dormi dehors, il est maintenant à la recherche d’adresses administratives. Erin, une jeune bénévole d’origine américaine dégaine son petit carnet et note mécaniquement une adresse et un numéro de téléphone avant d’arracher la feuille et la lui tendre. « Tu prends la ligne 4, tu t’arrêtes à Cité, puis tu te rends à cet accueil de jour. Mais vas-y tôt, il y a peu de places. Et reviens demain ici pour le petit-déjeuner. À 8h30, sinon tu ne seras peut-être pas servi. » Le jeune homme repart aussitôt. « Je suis presque sûre qu’il n’obtiendra rien aujourd’hui. En plus, tous les services sont éparpillés dans la ville. Pour chaque document, il faut aller d’un bout à l’autre de Paris. Pour quelqu’un qui n’est pas d’ici, c’est un cauchemar sans fin. Quand je peux, je les guide au téléphone dans la ville. Tout le monde a mon numéro, au cas où. » La débrouille dans la jungle administrative.

Ali a fui son village après l’attaque des  » Chabab » qui ont tué son père et ses frères. Les « Chabab » forcent les hommes à s’enrôler ou les tuent.

Les heures passent et les réfugiés sont de plus en plus bavards. Chacun veut nous raconter son quotidien, le voyage pour arriver en France, la famille restée au pays, les proches morts dans des attaques… Ali a laissé sa femme et ses six enfants en Somalie. Rejoindre l’Europe était trop dangereux, il a choisi de partir seul d’abord. Il avait raison. Son voyage a été un enfer. Capturé en Libye, il est emprisonné et torturé pendant deux ans. Ensuite, il sera vendu quatre fois au marché aux esclaves. « 400 dollars si tu es un homme fort », se souvient-t-il. Lui aussi a le sourire aux lèvres, même quand il nous raconte les sévices subis en prison. Insoutenable. Depuis un mois et six jours, son univers, c’est la Porte de la Chapelle. « Je dors dehors mais c’est moins dangereux. Je me sens plus en sécurité qu’en Libye. Enfin, c’est 50/50, ça dépend des nuits. »
Capturé en Libye, il est emprisonné et torturé pendant deux ans. Ensuite, il sera vendu quatre fois au marché aux esclaves. « 400 dollars si tu es un homme fort« , se souvient-t-il.
Beaucoup d’hommes sur le camp sont passés entre les mains des milices libyennes avant de réussir à s’en échapper en payant des rançons. Des traumatismes que certains gardent pour eux, que d’autres ont besoin d’évacuer sans doute, comme Ali. Mais à Porte de la Chapelle, il n’y a que les bénévoles pour les écouter. Aucune cellule psychologique n’est prévue. « Cela participe évidemment aux tensions entre les gens, constate Philippe. Nous en avons fait la demande à la mairie mais nous n’avons toujours pas de réponse. »

Karim est mort cette année. Des riverains sont venus graver les pierres tout autour. Au milieu des réfugiés, des dizaines de rats.

« Point d’eau de Paris » installé par la Mairie de Paris.

La distribution du petit-déjeuner terminée, nous longeons le Boulevard Ney. Nous passons devant le seul point d’eau de la rue : deux tuyaux branchés sur le réseau d’eau municipal et deux bacs pour près de 700 personnes. Autour, les toxicomanes regroupés au sol fument leur crack au milieu des déchets et des rats. Omar, un Malien de 29 ans rencontré plus tôt nous accompagne. Il parle aujourd’hui parfaitement français. Et aussi arabe, touareg, songhaï, haoussa, bambara… Autant de dialectes qui témoignent de son errance en Afrique avant l’Europe. « Ici, si tu veux du crack, du shit, de l’alcool, n’importe quoi, tu l’as. C’est très facile, et tu n’as même pas besoin d’argent, on t’en donne. Il y a des Maliens qui deviennent fous parce qu’ils commencent à se droguer. »
Il est 14h et une longue journée de chaleur s’annonce. Après l’agitation du repas, le temps semble tout à coup figé. Au bout de la rue, un parc et des réfugiés allongés sous les arbres. Parmi eux, une famille somalienne. Ils sont à Paris depuis vingt-cinq jours. Deux enfants de 2 ans et demi et 4 ans jouent au ballon près de leur mère Nedjma, enceinte de deux mois. « Quand on est arrivé, on est allé à l’OFPRA. Ils nous ont dit qu’ils n’avaient pas de place pour nous et qu’ils nous rappelleraient quand ils en trouveraient. Mais on n’a pas de nouvelles. » L’un des membres de sa famille me tend son portable. « Regardez, j’arrête pas d’appeler le 115 mais personne ne nous répond. » L’écran de son portable affiche 43 appels vers le SAMU social. Sans réponse en effet. Il fait maintenant 35 degrés et les familles ont très peu de vivres, et rien à boire. Un homme vient de garer sa voiture à l’entrée du parc et en sort des packs de petites bouteilles d’eau qu’il distribue d’emblée aux sans-abris. « J’habite à Bondy et je viens régulièrement faire des courses dans le quartier. J’en profite pour leur apporter à boire. C’est pas normal de les laisser sans eau avec cette chaleur ». Pas normal, non. Mais quotidien, Porte de la Chapelle, Paris 18ème, France.

Assis devant une œuvre de Banksy dédiée aux réfugiés, apparue sur ce mur en juin dernier. Nous ne saurons rien de lui, ni de là d’où il vient. Le jeune homme est muet.

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